JUDAÏSME - Histoire des Hébreux


JUDAÏSME - Histoire des Hébreux
JUDAÏSME - Histoire des Hébreux

Vers 1760 avant notre ère, un petit clan conduit par Abraham quitte Sumer et vient s’installer en Canaan, entre le Jourdain et le littoral méditerranéen. En 135 après J.-C., à l’issue d’une guerre sans merci contre l’Empire romain, l’État juif antique disparaît. L’histoire des Hébreux est celle d’une existence politique qui s’étend entre ces deux dates, sur une période de deux millénaires, dans les limites de la Terre sainte. L’apport des Hébreux à la civilisation tend parfois à estomper une histoire qu’eux-mêmes ne séparaient pas de leur conscience religieuse. D’après la Bible, les Hébreux sont d’abord la famille d’Abraham, venu de Mésopotamie. Après avoir vécu en Canaan sous la conduite des patriarches, ils en sont chassés par une famine et se fixent en Égypte; ils y deviennent un peuple bientôt asservi. Sortis d’Égypte vers le XIVe siècle avant J.-C., ils campent dans le Sinaï où ils reçoivent leur loi, la Tora. Ils conquièrent et colonisent Canaan où ils instaurent une démocratie tribale qui dure deux siècles et demi. Vers 1020, les Hébreux se donnent une monarchie tempérée. Après le règne brillant de Salomon (970-930), le royaume se scinde en deux: Israël au nord, Juda au sud. Période d’existence politique par excellence, la période royale est aussi celle des Prophètes. En 722, Israël est détruit par les Assyriens; en 586, Juda tombe sous les coups des Babyloniens. Pourtant les Hébreux reconstruisent leur État après une éclipse et un exil de quelques décennies. Ils demeurent sous la tutelle perse puis hellénistique avant de retrouver une totale indépendance sous les princes asmonéens (165-63 av. J.-C.). La conquête romaine fait des Hébreux des tributaires, les soumet à l’occupation militaire et à l’oppression politique sans anéantir leurs structures nationales. Des sursauts révolutionnaires multiples et deux guerres (66-73 et 132-135 apr. J.-C.) les opposent à Rome.

L’histoire des Hébreux s’apparente à celles de l’Égypte antique, de Babylone, de l’Assyrie, et, comme celles-ci, surgit des fouilles archéologiques et du déchiffrement de tablettes d’argile et de papyrus bien conservés. Elle comprend des heures de gloire et des temps de décadence. Elle donne lieu à des débats scientifiques comme l’histoire des Crétois, des Étrusques ou des Hittites. Surtout, elle pose des problèmes d’une nature unique, car il manque à cette histoire le point final qui seul autoriserait un jugement, une définition, une reconstruction synthétique. De l’histoire des Hébreux, l’Occident chrétien a fait une «histoire sainte» dont le christianisme prendrait la suite. Mais les acteurs de cette histoire, les Juifs, demeurent et détiennent une connaissance intérieure de ses péripéties, inséparable de leur conscience religieuse. Ils en conservent encore deux témoignages capitaux, la Bible et le Talmud. Aborder l’histoire des Hébreux, c’est rencontrer deux difficultés majeures; d’une part quel crédit l’historien peut-il accorder à des affirmations religieuses? D’autre part, entre la vision chrétienne et celle des Juifs, laquelle retiendra-t-on?

Sans prétendre résoudre ces difficultés, on se fondera ici non seulement sur les documents classiques de toute l’histoire, archéologiques et littéraires, mais aussi sur le fait brut qu’il existe une transmission historique continue au sein du peuple hébreu, que cette transmission s’exprime dans une littérature écrite et orale, dans une liturgie, dans la conscience juive.

1. L’époque biblique

Le mot latin Hebraei, du grec ‘E 福見晴礼晴, lui-même issu de l’hébreu ‘Ibr 稜 , désigne le peuple d’Israël à ses origines. Employé pour la première fois dans la Bible comme adjectif (Genèse, XIV, 13), le terme dériverait du nom de l’ancêtre éponyme ‘Eber, arrière-petit-fils de Sem, fils de Noé (Genèse, X, 21-24). Une autre étymologie est soutenue à la suite d’Abraham Ibn Ezra, qui, au Moyen Âge, dans son commentaire de l’Exode (XXI, 2), précise que le peuple d’Israël «est dit hébreu car il vient d’au-delà (m 勒-‘ 勒ber ) du fleuve» (l’Euphrate). Les découvertes des tablettes de El-Amarna et de M ri fournissent une autre origine possible de ce terme dans les formes Habiri et Habiru désignant comme nomades pillards des envahisseurs de Canaan vers 1350 avant J.-C. Des textes égyptiens du XVe siècle nomment aussi Apiru les serfs asiatiques soumis à la corvée. L’identification des Hébreux avec les Habiru ou avec les Apiru n’est pas admise par tous les savants. Dès l’Antiquité, d’autres appellations existaient pour désigner les Hébreux: fils d’Israël, Israélites, Juifs (en latin Iudaeus, de Juda, fils de Jacob). Ce dernier terme apparaît après le retour de la captivité de Babylone (Ve s.), sans supplanter celui d’Hébreux, comme on le voit avec l’Épître aux Hébreux attribuée à saint Paul.

L’histoire des origines hébraïques a été entièrement renouvelée depuis un siècle par les progrès de l’archéologie orientale, par le déchiffrement et l’étude des textes diplomatiques et littéraires qu’on a retrouvés et qui éclairent la période biblique. Pourtant, c’est encore la Bible elle-même qui fournit la clé de l’ensemble: en effet, ces quelque douze siècles ont déjà leur histoire propre lorsque, vers 540, s’achève la rédaction de la Bible.

Les origines

Selon les traditions hébraïques, Abraham l’Hébreu était originaire d’Ur, en Mésopotamie. Ses ancêtres avaient émigré d’une cité sumérienne prospère vers la fin du troisième millénaire: les fouilles de Leonard Woolley (1922-1934) ont dégagé le site d’Ur, près de Moughayir et d’El Obéid. Ville active dotée d’avenues menant aux temples, de tours carrées, de marchés, de grandes maisons de brique, Ur aurait connu une crise économique prolongée, qui aurait provoqué le départ de Térakh, père d’Abraham. La famille s’installe à quelque mille kilomètres d’Ur, à Harrân, sur le haut Euphrate; c’est de là qu’Abraham quitte les siens pour gagner la terre de Canaan, promise par Dieu à sa postérité (vers 1760). Cette migration en deux temps n’est pas un fait isolé: des textes trouvés à M ri sur le moyen Euphrate par André Parrot révèlent des déplacements constants d’hommes et de biens dans ces régions. En Canaan, le petit clan d’Abraham séjourne à Sichem (Naplouse), Hébron, Beershéva et Gérar, dans un pays à population clairsemée. À Hébron, Abraham acquiert une propriété foncière du Hittite Ephron, le «champ de Makhpéla», qu’il paie 400 sicles d’argent (Genèse, XXIII, 13-20). Le clan, qui compte quelques dizaines de personnes, esclaves compris, est conduit par Abraham, puis par ses fils et petit-fils, Isaac et Jacob, les patriarches. Il pratique l’élevage de bœufs, de chèvres, de moutons et d’ânes, et la culture des arbres fruitiers et des céréales. Forer des puits pour abreuver les troupeaux et irriguer les sols est une tâche jamais terminée, les puits étant parfois conquis ou bouchés par des voisins envieux. Les Hébreux s’abritent dans une sorte de village protégé par un talus de pierres sèches recouvert de ronces; des citernes profondes aux parois de pierre renferment les grains ou conservent l’eau; des tentes fabriquées avec des peaux ou en laine constituent les habitations. À la belle saison, une partie des membres du clan conduit les troupeaux vers des pâturages éloignés, passant la nuit sous des huttes de branchages. C’est dans le cadre de cette transhumance que se situent les péripéties de l’histoire de Joseph, fils de Jacob, vendu par ses frères à des caravaniers gagnant l’Égypte.

Tout en entretenant des relations avec la partie du clan restée à Harrân, les Hébreux s’en distinguent par un abandon des croyances et pratiques ancestrales fondées sur un pessimisme radical à l’égard de la destinée humaine: pour eux, Dieu est juste et compatissant et la terre est ouverte au bonheur, particulièrement celle de Canaan, qui est leur héritage. Alors que leurs parents du haut Euphrate parlent l’araméen, Abraham et les siens adoptent la langue de Canaan, l’hébreu. Lors d’une famine, les fils de Jacob descendent acheter du blé en Égypte; ils retrouvent leur frère Joseph, devenu vizir de Pharaon, qui installe tout le clan en Égypte. Cet épisode met en valeur la fréquence des relations qui existaient entre les peuples d’Asie et ceux de la basse Égypte. Depuis 1700, l’Égypte est au pouvoir des Hyksos, dynastie étrangère favorable aux Sémites; ce pharaon protecteur de Joseph aurait été Apophis. Les Hébreux reçoivent la terre de Gessen, au nord-est de l’Égypte, région propice, paraît-il, à l’élevage (Genèse, XLVI, 51-55). Avec la mort de Jacob, que l’on inhume en grande pompe dans le caveau d’Abraham à Hébron, s’achève la période patriarcale. Les Hébreux constituent désormais douze tribus portant les noms des douze fils de Jacob: Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Issachar, Zabulon, Joseph (en fait les deux demi-tribus d’Ephraïm et de Manassé, fils de Joseph, adoptés par Jacob), Benjamin, Dan, Nephtali, Gad, Aser. Chaque tribu est dirigée par un prince dit nassi ; elle comprend des clans dirigés par un «ancien», des familles conduites par un chef. Ce groupe humain se définit par son Dieu, par une terre – la Terre promise –, par une langue, l’hébreu, qu’il a continué de parler en Égypte.

La sortie d’Égypte et la traversée du désert

«Alors se leva sur l’Égypte un nouveau roi qui n’avait pas connu Joseph» (Exode, I, 8). La Bible relate par ce verset la révolution politique qui entraîna l’asservissement des pasteurs hébreux de Gessen. Les Hébreux sont astreints aux travaux épuisants de construction de villes de dépôts; on cherche par des règlements à diminuer leur importance démographique: les sages-femmes sont chargées d’étouffer les nouveau-nés mâles. La dynastie qui se révèle ainsi brusquement hostile aux Sémites est-elle la XVIIIe, qui expulsa les Hyksos? Le pharaon persécuteur des Hébreux ne serait autre, pour la plupart des historiens, que Ramsès II. La question reste ouverte, et elle est liée à celle de la date de l’Exode. D’après la tradition rabbinique de l’Exode, la servitude d’Israël en Égypte dure près d’un siècle, au moins autant que la première partie de la vie de Moïse.

Fils de Amram et de Jocabed de la tribu de Lévi, Moïse ne fut pas noyé, comme l’ordonnaient les règlements; caché parmi les roseaux du Nil, il fut recueilli par la fille de Pharaon et grandit en son palais, avant de s’exiler et de revenir, après un long séjour en Madian, pour libérer son peuple. Certains historiens identifient cette princesse égyptienne, mère adoptive de Moïse, avec Hatshepsout, fille de Thoutmosis Ier, qui confisqua à son profit le pouvoir pharaonique et gouverna l’Égypte pendant vingt-deux ans (1505-1483). Moïse reçoit au pied du mont Horeb une révélation de Dieu qui lui ordonne d’aller en Égypte pour en faire sortir Israël. De difficiles négociations commencent: Moïse et son frère Aaron doivent convaincre d’abord les Anciens de leur peuple, puis obtenir de Pharaon qu’il laisse les Hébreux offrir dans le désert un sacrifice à leur Dieu. L’Exode décrit les dix plaies qui s’abattent sur les Égyptiens et dans lesquelles ceux-ci voient des actes de pure magie. Lors de la dixième – la mort des premiers-nés –, Pharaon cède et les Hébreux quittent l’Égypte. Selon l’Exode, poursuivis par ce dernier et par son armée, ils traversent la mer Rouge, qui se referme derrière eux sur les Égyptiens. Selon des calculs rabbiniques traditionnels, l’année de la Sortie d’Égypte correspondrait à 1312; c’est l’année de la mort du pharaon Ramsès Ier, fondateur de la XIXe dynastie. Une telle datation soulève des difficultés qu’on examinera plus loin.

Sortis d’Égypte, les Hébreux constituent une nation. Les tribus nomadisent provisoirement dans le Sinaï. La vie économique est fondée sur l’élevage mais aussi sur l’artisanat dont les confréries étaient nées en Égypte. Menuisiers, ébénistes, tisserands, tanneurs, teinturiers, fondeurs occupent, dans le camp hébreu du désert, des emplacements particuliers. Le camp est dressé, pour une période assez longue, aux abords d’un point d’eau. La manne dont parle la Bible est une plante steppique, au goût légèrement sucré, qui pousse dans la péninsule sinaïtique. Don de Dieu, elle complète l’ordinaire de l’alimentation fait de laitages et de viande. La nation hébraïque reçoit sur le Sinaï la révélation divine qui constitue sa loi fondamentale: les Dix Commandements, noyau de la Tora. Loi morale, politique, rituelle, la Tora est d’abord un pacte entre Dieu et son peuple. Celui-ci accepte la Loi; Dieu, en retour, lui donnera en héritage la Terre promise, limitée par la mer des Joncs (la mer Rouge), la mer des Philistins (Méditerranée), le Désert (Syrie), le Fleuve (l’Euphrate). Quarante années durant – le temps d’une génération –, les Hébreux sont empêchés par des peuplades de la région de gagner la Terre promise. D’après l’Exode, Moïse transmet la législation divine à son peuple, aux Anciens et à son successeur Josué. Puis il meurt sur le mont Nébo, à la veille de la conquête de Canaan.

La conquête de Canaan, les Juges (1272-1020)

Canaan n’est plus le territoire faiblement peuplé de la période patriarcale. Géographiquement, c’est bien le pays de montagnes et de vallées promis par Dieu; ses collines sillonnées de ruisseaux multiples en font une terre arrosée par les eaux du ciel. Mais Canaan abrite une civilisation parvenue à maturité à l’époque du bronze récent; des cités-États, places fortes entourées de puissantes murailles, s’opposent à l’entrée des Hébreux. Les fouilles de Jéricho et de Hazor restituent les structures de ces cités qui possèdent des quartiers riches et des habitations misérables, des canalisations souterraines, et se servent pour l’écriture de tablettes d’argile (comme celles qu’on a retrouvées à Gézer, Sichem et Jéricho). L’archéologue constate, au début du XIIIe siècle, une régression brusque de la civilisation matérielle: la maison confortable est ruinée, les fortifications sont réparées sans art, les demeures nouvelles sont bâties en pierre grossière, le ciment disparaît. C’est la marque, dans les strates, de la brusque conquête israélite: «Tous ces rois et leur terre, Josué les captura en une seule fois, car le Seigneur Dieu d’Israël combattait pour Israël» (Josué, X, 42). Jéricho a donné lieu à des fouilles importantes qui établissent que ses murs s’écroulèrent vers l’extérieur, et non en sens inverse, sous les coups de boutoir d’un assaillant. Josué doit agir vite, car déjà les tribus de Ruben, de Gad et la demi-tribu de Manassé sont installées en Transjordanie. En dépit de la supériorité technique des Cananéens, qui savent fondre le fer, les Hébreux conquièrent une bonne partie du pays; cependant, des cités cananéennes subsisteront à leurs côtés pendant près de trois siècles. Une stèle égyptienne, peut-être de cette époque (env. 1220), mentionne pour la première fois Israël.

La tradition attribue à Josué l’organisation territoriale et tribale d’Israël. Après la conquête, Josué fait donc établir un cadastre et opère le partage des sols entre les tribus (Josué, XVIII, 4-9): Aser, Nephtali, Zabulon reçoivent le nord; Issachar, Ephraïm, Dan, Benjamin, le centre; Juda et Siméon, le sud; Gad et Ruben détiennent la Transjordanie. Manassé obtient un vaste territoire de part et d’autre du Jourdain. La tribu sacerdotale de Lévi ne reçoit point de terre, elle vivra des dîmes prélevées sur les récoltes pour le service de Dieu. Les chefs du peuple, réunis par Josué à Sichem, ratifient le pacte fondamental qui doit régir désormais l’existence des Hébreux sur leur terre (Josué, XXIV). Le système politique est celui d’une fédération de tribus gouvernées par des magistrats élus, les Anciens d’Israël, et par des assemblées populaires. L’administration est pourvue par élections: «Tu te donneras (tu éliras) des juges et des prévôts en toutes tes portes» (Deutéronome, XVI, 18). En temps de guerre, les tribus élisent un šophet , ou juge, pour conduire les armées, le renvoyant à sa charrue après les opérations militaires. On comprend mieux aujourd’hui la signification institutionnelle des termes techniques de la Bible grâce à l’étude de textes ougaritiques de cette période. On sait ainsi que l’institution détentrice du pouvoir en dernier ressort, la ‘Eda , est une assemblée des hommes en état de porter les armes et un conseil national ayant pouvoir exécutif. Au niveau de la localité, les «hommes de la ville» sont un collège de sept magistrats que contrôle un conseil municipal parfois nombreux. Du fait de l’autonomie presque entière des localités hébraïques, les «hommes de la ville» et leur conseil détiennent le plus clair du pouvoir. Ils siègent à la Porte, carré étroit, ménagé dans l’intérieur de la muraille, assis sur des bancs de pierre.

Pour se défendre, les Hébreux habitent dans les villes, mais leurs champs sont au dehors et ils vivent dans les campagnes avec leurs troupeaux durant toute la belle saison. À l’intérieur de la ville, seuls les artisans demeurent en permanence; des marchands étrangers y exposent aussi parfois leurs denrées précieuses. La ville ne comprend ni voies dallées, ni temples à colonnes, la muraille elle-même est mal consolidée. L’habitat – une pièce unique donnant sur cour, aux murs de terre séchée et recouverte d’argile et de branchages – est égalitaire: toutes les familles vivent pratiquement de la même manière. La civilisation matérielle de la cité hébraïque reste pauvre. En revanche, la vie intellectuelle est attestée par une connaissance poussée des traditions orales religieuses et historiques. C’est ce qui permet à un juge issu d’un milieu modeste de raconter la conquête de Josué (Juges, XI, 26). L’écriture est répandue dans le peuple, comme en témoigne l’anecdote du garçon de Succoth: pris au hasard dans les champs, ce garçon couche par écrit les noms des soixante-dix magistrats de sa localité (Juges, VIII, 14).

Ces trois premiers siècles d’Israël sur sa terre sont une période de guerres endémiques contre Madianites, Ammonites, Amalécites et surtout Philistins issus de Caphtor (la Crète?), constituant une puissante fédération de cinq cités: Gaza, Ascalon, Ashdod, Eqrôn, Gat. Les Israélites appellèrent ce temps-là l’«époque des Juges» parce que, tour à tour, plusieurs chefs sortis du peuple, les Juges, les conduisirent au combat quelques mois durant. La chronologie de ces personnages est mal assurée: du fait qu’ils ne régirent pas toutes les tribus à un moment donné, certains exercèrent leurs fonctions en même temps que d’autres. Leur liste est donnée par le Livre des Juges: Otniel, Ehud, Shamgar, Débora, Gédéon, Tola, Jaïr, Jephté, Içvan, Elon, Abdon, Samson, Héli, Samuel. La tradition juive retient Débora pour sa poésie, le «Cantique de Débora» (Juges, V), Gédéon pour sa stratégie, Jephté pour un vœu imprudent, Samson pour sa force physique, Samuel pour son inspiration prophétique. Au XIe siècle, les Philistins, installés sur le littoral et détenteurs exclusifs des techniques du fer, font sentir aux Hébreux leur supériorité militaire et les tiennent sous leur sujétion. Seul un système d’intégration politique peut assurer la survie des Hébreux: Abimélec, fils du juge Gédéon, avait tenté d’instaurer une monarchie en Israël, mais l’attachement aux libertés «municipales» fit échouer sa tentative. Une assemblée des Anciens d’Israël, tenue à Rama vers 1020, exige du dernier juge, le prophète Samuel, la désignation d’un roi; elle ratifie la peinture fort désagréable que brosse Samuel de la monarchie avec la formule: «Qu’il y ait un roi sur nous! Soyons, nous aussi, comme les autres nations. Que notre roi nous juge, qu’il sorte à notre tête, qu’il conduise nos guerres!» (I Samuel, VIII, 19-20).

La période royale (1020-586)

La période royale s’ouvre avec l’assemblée de Rama, tenue par Samuel, et se clôt avec le meurtre, à Mizpa en 586, de Guédalya, gouverneur des Hébreux, après la défaite de Sédécias, dernier roi du Juda. Dans l’intervalle, l’assemblée de Sichem avait, en 930, scindé le royaume de Salomon en deux États: Israël et Juda.

Le royaume unifié (1020-930)

Proposé par Samuel, Saül, de la tribu de Benjamin, est élu roi par l’assemblée du peuple tenue à Mizpa peu de temps après celle de Rama (encore que certains historiens situent à Gilgal l’intronisation de Saül). «Avez-vous vu celui que le Seigneur a choisi? Il n’y a personne comme lui dans tout le peuple! Et tout le monde s’exclama et dit: Vive le roi! Puis Samuel dit au peuple le droit de la royauté et il l’écrivit dans le livre qu’il déposa devant le Seigneur.» (I Samuel, X, 24-25). Le roi est l’oint de l’Éternel, par la vertu de l’huile sainte versée sur son front par Samuel. À ce titre, il fait respecter par ses soldats les interdits alimentaires (I Samuel, XIV) et prohibe la sorcellerie. Selon le vœu du peuple, Saül est d’abord uniquement le chef d’une armée permanente. Il construit des forteresses qu’il dote de tours et de dépôts de vivres et de pierres de jet. W. F. Albright a dégagé, entre 1922 et 1933 à Tell-el-Foul, les vestiges d’une citadelle qu’il identifie à Guibéa, fortifiée par Saül. Le roi lève des volontaires et enrôle des mercenaires; il réquisitionne bêtes et vivres pour ses troupes. Il passe le plus clair de ses campagnes à combattre les Philistins et se suicide après la terrible défaite de Gilboa (1004).

David, de la tribu de Juda, est proclamé roi par l’assemblée d’Hébron après la mort de Saül. Il obtient après bien des péripéties et une lutte sans répit contre Ishbaal et Abner, fils et cousin de Saül, le ralliement des tribus d’Israël et des peuplades allogènes, et s’empare en 997 de Jérusalem, dont il fait sa capitale. Il entreprend alors de transformer les structures politiques et économiques d’Israël. Dans le domaine politique, il crée une administration destinée à remplacer les institutions tribales et municipales et installe un véritable gouvernement. En matière économique, il développe l’agriculture et l’élevage en organisant le domaine royal et impose la création d’une métallurgie du fer. Sur le plan religieux, il transfère l’Arche d’alliance à Jérusalem et règle la liturgie, dotée de psaumes de sa composition. En dépit de sa vie parfois agitée, de ses erreurs, de ses épreuves, David est pour son peuple le roi «selon le cœur de l’Éternel». Aussi peut-il, à l’assemblée de Jérusalem (av. 970), faire désigner son fils Salomon pour successeur.

Durant les quarante années de son règne sur un État jouissant pour la première fois depuis trois siècles d’une paix durable, Salomon transforma le royaume. Il «avait douze intendants sur tout Israël, ils fournissaient le roi et sa maison: chacun avait la charge du ravitaillement, un mois par année chacun y pourvoyait» (I Rois, IV, 7); c’est un véritable document d’archives que transmet le Livre des Rois, les lacunes mêmes du texte témoignent de son authenticité: endommagée sur son bord, la liste a perdu certains noms de fonctionnaires. Les intendants administrent les départements royaux, sans heurter de front les institutions traditionnelles du peuple. Les Hébreux produisent principalement du blé, de l’orge, de l’huile, du vin, dont ils exportent une part croissante. Les villes se développent, le roi y fait construire des écuries pour ses chevaux, des dépôts de vivres et d’armes, des résidences pour ses officiers. Des constructions royales à Gézer, Meggido et surtout Jérusalem drainent une importante main-d’œuvre et des matériaux de construction en grandes quantités. Jusque dans le désert, des routes et des pistes sont tracées, que parcourent des caravanes. À Eilat, sur la mer Rouge, fonctionnent des mines et des fonderies royales de cuivre; du port, des navires cinglent vers la lointaine Ophir en quête d’or. Israël connaît son apogée avec le développement urbain voulu par le roi.

Salomon édifie le Temple à Jérusalem, sur le mont Moria, acquis par David, où la tradition situe le sacrifice d’Isaac (II Samuel, XIV). En vertu d’un accord, le prince phénicien de Tyr fournit pour cette construction – contre des produits agricoles –, des bois du Liban et un architecte qualifié, Houram-Abi; 170 000 ouvriers conduits par 3 300 officiers y travaillent pendant sept ans. Le Temple est un vaste château aux épaisses murailles, dont l’architecture doit beaucoup à celle des Phéniciens; la partie la plus sainte, le Debir , est inaccessible au public: c’est le Saint des Saints, où est placé l’Arche d’alliance abritant les tables de la Loi. Deux chérubins hauts de cinq mètres veillent sur l’Arche. Sanctuaire unique, le Temple de Jérusalem reçoit les sacrifices et les prières de tout Israël. Il a, en outre, ainsi le proclame Salomon dans sa prière inaugurale (I Rois, VIII), une vocation universaliste.

En politique étrangère, Salomon conclut des accords avec l’Égypte (il épouse une fille de Pharaon), avec Tyr, avec l’Éthiopie (la reine de Saba qui rend visite à Salomon est, selon la maison qui régna en Abyssinie jusqu’en 1975, à l’origine de la dynastie éthiopienne). Poète inspiré, Salomon est pour la tradition juive l’auteur de livres multiples dont la Bible retient les Proverbes, le Cantique des cantiques, l’Ecclésiaste (peut-être postérieur à l’époque salomonienne). Dans les dernières années du règne, mûrit une crise due à une croissance économique trop brusque et à une fiscalité exigeante. Un parti d’opposition, dirigé par un officier royal en exil, Jéroboam, se constitue, soutenu par l’Égypte de la XXIIe dynastie. Après la mort de Salomon, une assemblée se réunit à Sichem en présence de Roboam, fils de Salomon et candidat à la succession, et de Jéroboam, porte-parole de l’opposition (I Rois, XII). L’Assemblée s’achève par la sécession des tribus d’Israël et la fuite de Roboam à Jérusalem. Dix tribus se rallient à Jéroboam, Roboam ne conservant que l’allégeance de sa propre tribu, Juda, et celle de Benjamin.

Les royaumes d’Israël et de Juda (930-586)

Le royaume d’Israël est le plus vaste et le mieux pourvu des deux royaumes. Mais il souffre d’une instabilité dynastique marquée par des coups d’État militaires. Ses rois sont: Jéroboam (930-913), Nadab (913-910), Baasa (910-886), Elah (886-885), Zimri (885), Omri (885-876), Achab (876-853), Ochozias (853-852), Joram (852-842), Jéhu (842-813), Joachaz (813-800), Joas (800-785), Jéroboam II (785-744), Zacharie (744-743), Shalloum (743), Menahem (743-736), Péqakhyah (736-735), Péqakh (735-730), Osée (730-722). Les règnes marquants sont ceux de la «maison d’Omri» (celui d’Achab particulièrement), de Jéhu, de Jéroboam II. À la dynastie omride, souvent mentionnée dans les tablettes assyriennes, est due une capitale bâtie de toutes pièces sur la colline de Sémer, Samarie. On y a dégagé (campagnes de Crowfoot et de Sukenik, 1932-1933) les vestiges du fabuleux palais royal, la Maison des ivoires. Les rois d’Israël, sauf pendant les règnes d’Omri et d’Achab, se débattent entre l’Égypte qui considère la région comme son domaine et l’Assyrie qui en entreprend la conquête. Ils doivent tantôt combattre, tantôt soutenir leur voisin septentrional, la Syrie. Avec Juda, les rapports sont souvent délicats, le monarque «frère» est soupçonné d’appuyer la subversion en Israël. Jéhu est contraint de reconnaître la suzeraineté du roi d’Assyrie: il est représenté agenouillé devant le roi assyrien sur un obélisque érigé par Salmanassar III. L’historiographie biblique insiste beaucoup sur la pénétration du culte de Baal dans le royaume d’Israël. Vers 730, les Assyriens placent sur le trône d’Israël Osée, leur créature; celui-ci se révolte, mais il est battu et Samarie est prise, le royaume détruit, ses populations déportées dans les lointaines régions de Khabor; on installe à leur place des colons assyriens, les futurs Samaritains. Ceux-ci adoptent bientôt la religion israélite; ils construiront au VIe siècle leur temple sur le mont Garizim et conserveront l’ancienne écriture hébraïque jusqu’à nos jours.

Le royaume méridional de Juda maintient Jérusalem comme capitale et, en dépit des efforts des rois d’Israël, le Temple demeure le centre religieux de tous les Hébreux. Il s’étend encore sur les contrées désertiques du sud jusqu’à la mer Rouge. La «maison de David» est représentée par vingt rois: Roboam (930-917), Abia (917-915), Asa (915-875), Josaphat (875-850), Joram (850-844), Ahaziah (844-842), Athalie (842-836), Joas (836-797), Amasia (797-780), Ouzia-Azarias (780-740), Jotham (740-735), Achaz (735-722), Ézéchias (722-692), Manassé (692-642), Amon (642-640), Josias (640-608), Johachaz (608), Eliaqim (608-598), Jéconia (598), Sédécias (598-586). L’histoire du royaume de Juda comprend trois périodes distinctes: de Roboam à Jotham, il connaît une ère d’expansion malgré des conflits fréquents avec la Syrie; d’Achaz à Josias, il est vassal de l’Assyrie, puis de l’Égypte; de Joachaz à Sédécias, il est aux prises avec les Chaldéens qui le détruisent finalement, avec Jérusalem et son Temple, en 586, déportant les élites à Babylone. Les règnes marquants furent celui d’Ouzia, pour son expansion militaire et économique, et ceux d’Ézéchias et de Josias pour leur politique axée sur la fidélité religieuse.

La civilisation hébraïque au VIII e siècle

Malgré le schisme politique, la vie n’est guère différente en Israël et en Juda. L’économie est fondée sur l’agriculture (céréales, vignes, oliveraies). L’élevage est pratiqué de façon intensive pour approvisionner les villes nouvelles ou rénovées: Mizpa, Meggido, Debir, Lakish, Samarie, Jérusalem. Dans ces villes – les fouilles du XXe siècle ont dégagé les sites d’une vingtaine d’entre elles, confirmant l’importance et la qualité de leur construction – habitent des artisans groupés en corporations ou dans des manufactures royales (on a retrouvé des jarres sortant d’ateliers royaux avec la mention gravée la-mélekh , «au roi»). La cité de Debir (site de Tell Beit Mirsim) est le fief des teinturiers. De grands travaux d’adduction d’eau sont effectués dans les villes: l’aqueduc souterrain de Siloé à Jérusalem est foré vers 700, sous Ézéchias; on possède son inscription inaugurale. Il semble bien que les cités de province abritaient des temples – comme celui qui a été trouvé à Arad –, dont le rôle semblait contredire la vocation unique du Temple de Jérusalem.

Monuments et cités n’ont laissé que des vestiges, précieux pour l’historien, de peu de valeur pour l’histoire de l’art. On rassemble pourtant une vaste collection d’inscriptions sur ostraca qui éclaireront la connaissance de la vie quotidienne et des institutions. L’art israélite, connu pour les ivoires de Samarie et les fragments de sculptures d’Arlan Tash, est peu original: il doit beaucoup à l’Égypte et à Tyr. Mais la contribution essentielle des Hébreux à la civilisation réside dans l’ampleur et la résonance du phénomène prophétique. L’époque royale est celle par excellence des prophètes dont Élie et Élisée sont les modèles. Sortant souvent d’«écoles de prophètes», ils revendiquent le respect absolu du pacte du Sinaï par l’abandon du paganisme et la cessation de toute injustice sociale. Ils ignorent la division politique du pays d’Israël et montrent peu de déférence vis-à-vis de l’autorité royale et vis-à-vis du clergé de Jérusalem. Si le message d’Élie et d’Élisée, sous le règne d’Achab, est uniquement oral, Amos (sous Jéroboam II), Isaïe (sous Ézéchias), Jérémie (sous Sédécias) rédigent par écrit leurs appels, qui seront plus tard intégrés à la Bible. Inspiré par Dieu et se présentant comme son envoyé, le prophète combat toute infidélité au pacte divin et annonce la destruction du royaume coupable, promettant qu’à la fin des temps Dieu ramènera «le reste d’Israël» pour établir son Royaume sur la terre. Pour les prophètes, les catastrophes politiques sont des signes de l’accomplissement de leurs mises en garde, mais aussi des preuves de la vérité de leurs promesses. Un roi juste, fils de David, le Messie, c’est-à-dire l’Oint du Seigneur, règnera sur Israël et sur le monde: «Il arrivera à la fin des temps que la montagne de la maison du Seigneur sera affermie sur la cime des montagnes et se dressera au-dessus des collines, et toutes les nations y afflueront. Et nombre de peuples iront en disant: Or çà, gravissons la montagne de l’Éternel pour gagner la maison du Dieu de Jacob, afin qu’Il nous enseigne ses voies et que nous puissions suivre ses sentiers, car de Sion sort la Tora et de Jérusalem la parole du Seigneur. Il sera un arbitre entre les nations et le précepteur de peuples nombreux; ceux-ci alors, de leurs glaives, forgeront des socs de charrues et de leurs lances des serpettes; aucun peuple ne tirera plus l’épée contre un autre peuple, et l’on n’apprendra plus l’art des combats» (Isaïe, II, 2-4). Détenteur d’une certitude de l’espoir, d’un sens de l’orientation de l’histoire, le peuple hébreu est armé pour survivre à des coups capables de détruire toute autre civilisation. En 722 pour Israël, en 586 pour Juda, les structures politiques sont supprimées, mais les Hébreux ne disparaissent pas.

L’exil et le retour

En 586, Jérusalem tombe aux mains des Babyloniens, le Temple est détruit, on crève les yeux du roi Sédécias, on déporte nobles, bourgeois et artisans. Un gouverneur judéen, Guédalya, toléré par le vainqueur, réside quelques mois à Mizpa; il est bientôt assassiné par les derniers résistants commandés par Ismaël ben Netanya. On trouve dans les archives babyloniennes des listes de prisonniers («Juifs, 3 023» porte un état de Nabuchodonosor). En fait, les convois de déportés se succèdent: 40 000 sont transférés sur les rives de l’Euphrate. Seuls les grands sont emprisonnés et nourris par la cour de Babylone (des bons de vivres portent les mentions «Pour Yahukino, roi de Juda, pour les cinq fils du roi, pour huit Juifs»). Les petites gens cultivent les terres du roi dans des villages implantés sur les canaux d’irrigation: Kéroub, Addam-Immer, Kasiphyah, Tel Mélakh, Tel Aviv. Ils sont astreints à la corvée et subissent le statut de qatinu , d’étrangers aux droits limités; mais, après les horreurs de la guerre et de l’exil, cette déportation est presque supportable. Certains colons acquièrent une certaine aisance et possèdent esclaves et servantes. Une vie communautaire se développe parmi eux et le culte synagogal s’organise, remplaçant les sacrifices par la lecture des messages prophétiques de Jérémie et d’Ézéchiel et par la récitation de psaumes. Le psaume CXXXVII est empreint de la nostalgie du pays perdu: «Aux fleuves de Babel, là nous étions assis et nous pleurions, nous souvenant de Sion. Aux saules du rivage, nous suspendîmes nos harpes. Car, là, nos ravisseurs nous demandaient des chants, nos oppresseurs de l’allégresse: chantez-nous un des chants de Sion. – Comment chanterions-nous le chant du Seigneur en terre étrangère?»

En 538, les Perses Achéménides prennent la place de Babylone à la tête de l’Orient méditerranéen. Ils fondent leur politique sur l’autonomie des peuples asservis à Babylone (un texte perse, le cylindre dit «de Darius», le souligne). Un décret de Cyrus (Esdras, I, 2-4) autorise les Juifs à regagner leur pays et leur restitue les objets du Temple de Jérusalem. Le retour est lent et s’accomplit en plusieurs étapes, le premier groupe est conduit par Zorobabbel, petit-fils du roi exilé Jéconia. La communauté du Retour sera réorganisée par Ezra (ou Esdras) et Néhémie; le prophète Zacharie l’engage à reconstruire le Temple. Ezra le Scribe reconstitue la collection des Livres saints et synthétise dans les Chroniques l’histoire universelle et nationale telle que la voyait le peuple d’Israël.

2. L’époque classique antique (540 av. J.-C.-125 apr. J.-C.)

Alors que l’époque biblique est centrée sur la terre de Canaan, où Israël connaît une existence politique de plus de huit siècles, l’époque classique concerne les Juifs d’une diaspora déjà constituée autant que ceux du pays d’Israël. Alors qu’auparavant seul l’Orient était en relation avec Israël, c’est maintenant l’Occident gréco-romain qui se heurte à ce dernier et donne à son histoire une dimension universelle. Les Hébreux, qui jusque-là étaient assiégés par le polythéisme, voient alors leur religion s’affermir et entrer dans une période d’expansion. La vision chrétienne de l’histoire réserve à cette période le terme de «judaïsme», un judaïsme qu’elle estime révolu à l’avènement du christianisme; pour les juifs, au contraire, le terminus ad quem de cette période est exclusivement politique.

Le Second Temple, la tutelle perse et hellénistique

À la suite de l’édit de Cyrus, des convois d’exilés rentrent en terre d’Israël. Les nouveaux arrivants se heurtent aux populations locales, malgré la protection lointaine des Perses Achéménides. Les terres abandonnées sont remises en culture, des maisons sont bâties dans un périmètre restreint autour de Jérusalem. Le culte sacrificiel reprend sous le grand prêtre Jésus, avant même la reconstruction du Temple, préconisée par le prophète Zacharie. Cette communauté est déchirée par la lutte entre propriétaires terriens et journaliers, entre créanciers et débiteurs insolvables asservis. Des réformes sont menées à bien, sur le plan social par Néhémie, envoyé du Grand Roi, sur le plan religieux par Ezra le Scribe. L’assemblée de la Porte des eaux adopte les règlements constitutifs dits Teqanot-Ezra , en vertu desquels le régime monarchique disparaît. On désigne parfois du terme de nomocratie le système adopté par les Juifs du Retour: la loi religieuse devient la loi de l’État dont le chef est le grand prêtre, assisté par une assemblée dite Grande Synagogue, institution souvent évoquée mais que l’érudition contemporaine cerne malaisément. Les sessions de l’assemblée sont espacées; un conseil restreint, les nobles de Judée, constitue un sénat permanent. Le pays s’appelle – d’après les monnaies et les papyrus d’Éléphantine – Yeh d, Judée. Il demeure sous la tutelle perse jusqu’à la conquête d’Alexandre le Grand (332). La suzeraineté appartient ensuite aux rois hellénistiques, Lagides d’Égypte ou Séleucides de Syrie. On sait peu de choses sur cette longue période: au départ, Yeh d est une colonie juive vivant à Jérusalem et dans les alentours; l’arrière-pays, dévasté, lui est disputé par les Samaritains; au terme de cette période, une population nombreuse vit dans cités et villages à travers tout le pays et sa richesse suscite les convoitises étrangères; la pratique et la connaissance de la Loi sont fortement enracinées, jusque dans les couches paysannes. L’écriture carrée dite assyrienne a remplacé l’ancienne écriture dite hébraïque en usage depuis Moïse et gravée sur la pierre et l’argile à l’époque royale.

À la fin du IIIe siècle, la civilisation hellénistique s’introduit en Judée, où l’on construit des cités grecques telles que Marissa, où l’on étudie les auteurs grecs, où des écoles s’ouvrent sur le modèle grec, comme celle de Jésus fils de Sira, l’auteur de l’Écclésiastique.

Devant l’ascension de la puissance romaine en Orient, le suzerain séleucide Antiochus IV Épiphane cherche à créer un empire hellénistique. Il impose par édit la religion grecque en Judée, avec l’accord du grand prêtre hellénisant Jason, bientôt supplanté par Ménélas. Le Temple est consacré à Zeus Olympien et la pratique du judaïsme devient passible de mort. Une persécution religieuse – la première de l’histoire – s’abat sur les couches populaires rétives à l’hellénisme.

La révolte éclate en 168 avant notre ère, dans le village de Modin, dont les habitants massacrent le détachement royal chargé d’imposer l’hellénisation. Mattathias, prêtre de la famille asmonéenne, en prend la tête avec ses cinq fils: Jean, Simon, Juda, Éléazar, Simon. Ces chefs de la résistance d’abord, de l’insurrection populaire ensuite, sont dits Macchabées (dont l’étymologie probable est l’araméen maqab, marteau).

Le régime asmonéen (165-63 av. J.-C.)

La guerre populaire contre les Séleucides dure vingt ans. Mais très vite Jérusalem est libérée, le Temple purifié et rendu au culte du Dieu d’Israël; une fête commémore l’événement, ネ nukk h (l’«inauguration»). En 145, l’appui de Rome ayant été sollicité et obtenu par les Juifs, le souverain de Syrie reconnaît l’indépendance du pays. Simon Macchabée est investi Sar-Am-El («prince du peuple de Dieu») par l’assemblée tenue en 140. Il entretient des relations diplomatiques avec Rome et Sparte, frappe ses propres monnaies, entreprend la conquête de la Transjordanie. Il instaure une dynastie qui détient le grand pontificat et la puissance politique. Ses successeurs sont Jean Hyrcan (135-104), Juda-Aristobule et Antigone (104-103), et surtout Jonathan-Alexandre Jannée (103-76). Celui-ci prend le titre de roi et poursuit la politique expansionniste de la dynastie, annexant la Galilée, l’Idumée, le littoral méditerranéen avec Jaffa et Alep. Il impose le judaïsme à toutes les cités de son obédience, mais se heurte à l’opposition du Sanhédrin, cour suprême d’Israël. La tradition juive est défavorable à Alexandre Jannée. Qu’il ait conquis un territoire rendant à Israël les frontières de David, qu’il l’ait couvert de places fortes, qu’il ait développé la vie économique avec succès, au point de donner à son royaume une prospérité sans égale, qu’il ait converti des païens, qu’il ait pratiqué les préceptes religieux avec ferveur et pompe, cela ne lui est pas compté. Il avait en effet choisi la tendance sadducéenne, maîtresse du Temple. Faisant remonter leur origine au grand prêtre Sadoq, les sadducéens s’attachent exclusivement à la Loi écrite interprétée avec rigueur et à la lettre; ils refusent les croyances populaires (existence des anges et des esprits, Au-Delà, résurrection, immortalité de l’âme); le culte sacerdotal est pour eux l’élément majeur de la religion; ils rejettent toute adaptation des pratiques. Les pharisiens, au contraire, admettent qu’il est une Loi orale révélée à Moïse sur le Sinaï et transmise de génération en génération; ils sont stricts dans leur pratique des préceptes et se séparent (par š , séparé) des ignorants et des impies; pourtant, ils reçoivent les coutumes et traditions populaires, particulièrement l’attente messianique et la certitude de la résurrection, s’attachent à l’enseignement et sont disposés à adapter la loi religieuse aux nécessités nouvelles, selon le principe: «Tout ce qu’un pieux disciple enseigne découle de la révélation reçue par Moïse au Sinaï.» Alexandre Jannée pourchassa donc et décima les maîtres pharisiens qui lui reprochaient d’avoir uni en sa personne royauté et sacerdoce. La secte essénienne, rigoriste jusqu’au refus de la vie politique, comprend des groupes conventuels menant une existence isolée dans le désert, obéissant à une règle, suivant un calendrier religieux différent de celui du Temple. Les manuscrits de la mer Morte découverts en 1948 ont permis de connaître leur principal établissement, Q mran, dont on a pu reconstituer les installations, où leur temps se partageait en travail manuel, étude et prière, et où n’étaient admis, après un difficile noviciat, que les âmes d’élite. Des trois principales sectes mentionnées ici, celle des pharisiens avait prévu l’instruction obligatoire dans son programme: un de ses sages, Simon ben Shétah, l’avait décrétée sous le règne même de Jannée. Les pharisiens triomphèrent des sadducéens amis du trône et des esséniens adeptes d’une pureté érémitique; ils animèrent seuls la synagogue, assemblée d’étude et de prière, qui avait gagné villes et villages d’Israël. À la mort du roi s’inscrivit dans le «rouleau de jeûne» – calendrier des jours où le jeûne est interdit – un jour faste. Salomé-Alexandra, veuve de Jannée, lui succéda (76-67): elle changea de politique intérieure en faisant appel aux pharisiens. Son fils, Hyrcan II, disputa ensuite le pouvoir à son frère Aristobule et fit appel à Pompée. Celui-ci s’empara de Jérusalem en 63, transformant la Judée en province romaine.

La domination romaine

La Judée garde son grand prêtre, chef théorique de l’État, elle a parfois même un roi: Hérode le Grand (37-4); mais ce sont des créatures de Rome agissant sous le contrôle du gouverneur provincial de Syrie-Palestine. De 6 à 67 après J.-C., c’est l’administration directe qui prévaut, la Judée obéit aux procurateurs Coponius (6-9), Marcus Ambilulus (9-12), Annius Rufus (12-15), Valerius Gratus (15-26), Ponce Pilate (26-36), Marcellus (36-37), Marullus (41-43), Cuspius Fadus (44-46), Tibère Alexandre (46-48), Ventidius Cumanus (48-52), Antonius Felix (52-60), Porcius Festus (61-62), Albinus (62-64), Gessius Florus (64-67), qui résident à Césarée, sauf lors des fêtes juives où ils viennent à Jérusalem pour écraser un soulèvement éventuel. Le grand prêtre officie au Temple, mais il est privé de tout pouvoir, même judiciaire. La Judée romaine, très peuplée – elle comptait selon le recensement ordonné par Néron environ deux millions et demi d’âmes –, connaît une forte activité économique dont la fiscalité romaine tire d’énormes tributs. Le blé, l’huile, le miel sont chargés, à Ptolémaïs et à Césarée, sur des navires à destination de Rome. Les Romains encouragent surtout la culture de l’olivier, d’où l’expression zeitun-er-Rum («oliviers des Romains») en usage chez les Arabes. Les abords de la mer Morte, avec la ville d’Ein-Gueddi, sont couverts de vignes pourvoyeuses de crus de qualité. De grands travaux mobilisent une main-d’œuvre corvéable: construction de routes, de forteresses, de cirques, de thermes, de temples dans les cités à population grecque. À Jérusalem, Hérode, soucieux d’accroître sa popularité, dépense des sommes considérables pour faire reconstruire le Temple. Partout s’édifient des mausolées et des synagogues. La domination romaine paraît engendrer une prospérité matérielle indiscutable. L’opinion des Juifs est pourtant partagée sur l’œuvre des occupants: «Rabbi Jossé et Rabbi Siméon étaient ensemble; avec eux se trouvait Juda, un fils de prosélyte. Rabbi Juda ouvrit la bouche et dit: Comme sont beaux les travaux de cette nation; ils ont ouvert des rues, lancé des ponts, édifié des thermes! Rabbi Jossé garda le silence. Rabbi Siméon répondit: Tout ce qu’ils ont construit, ils ne l’ont construit que pour eux-mêmes; ils ont ouvert des rues pour y installer des prostituées, des thermes pour leur plaisir et des ponts pour y percevoir des péages» (Sabbat 33 b). En fait, l’agitation antiromaine est endémique: en moins d’un siècle, on compte vingt-six soulèvements armés des Juifs contre Rome, tous suivis d’une répression atroce (avec crucifixion des chefs). Le mouvement de Juda le Galiléen, qui se rattache au parti extrémiste des zélotes, s’empare de places fortes et proclame une république juive; Juda est tué, mais ses fils Jacob, Simon et Ména ムem poursuivent son œuvre et meurent à leur tour exécutés par les Romains. Un disciple de Jésus de Nazareth, Siméon, fait partie des zélotes (Luc, VI, 15). Jésus lui-même est considéré par ses disciples et ses partisans comme le roi qui délivrera Israël de l’oppression. Ainsi s’explique le motif de son exécution, apposé sur la croix: «Jésus de Nazareth, Roi des Juifs». Sous Néron, en 66, éclate une insurrection généralisée; le prince proromain Agrippa doit s’enfuir, le grand prêtre Ananias, collaborateur de l’ennemi, est mis à mort, les troupes romaines (la XIIe légion commandée par Cestius Gallus, gouverneur de Syrie) sont chassées du pays. On frappe des monnaies à la devise «An I de la Liberté». Un gouvernement à majorité pharisienne est installé à Jérusalem, vite contesté toutefois par les extrémistes Siméon bar Giora et Jean de Giscala qui s’emparent du pouvoir. Néron envoie alors en Orient Vespasien avec la Ve et la Xe légion. Une reconquête des places fortes ouvre la route de Jérusalem qui est assiégée à partir de mars 70. La cité est surchargée de réfugiés et de pèlerins venus à Jérusalem pour la Pâque: la famine est effroyable, une enceinte romaine de 7 km interdit l’arrivée des secours. Du 1er juillet au 26 août les assauts se succèdent; le Temple est incendié le 28 août; Jérusalem est rasée. À Rome, en 71, le vainqueur de Jérusalem, Titus, célèbre son triomphe: sur l’arc élevé en son honneur est sculpté le mobilier cultuel du Temple. Au soir du triomphe, Siméon bar Giora, âme de la Guerre des Juifs, est étranglé dans le Tullianum. Pourtant une dernière place juive, Massada, tint jusqu’en avril 73 (74 selon certains). Les fouilles effectuées sur le site en 1964 confirment les récits de Flavius Josèphe. Dans cet ancien palais d’Hérode, les combattants tinrent plusieurs mois avec leurs familles et s’entr’égorgèrent pour ne pas tomber aux mains de l’ennemi.

De l’an 71 au royaume de Bar Kokhba (135)

Après la répression s’opère une certaine reconstruction. Des propriétaires terriens prudents ont pu garder leurs domaines. Les terres confisquées appartiennent à l’empereur et sont cultivées par des paysans juifs devenus tenanciers. Les ruines sont relevées. Une juridiction juive est tolérée par les Romains, mais limitée aux questions religieuses: celle du Patriarche. Dans des conditions encore mal connues se prépare une nouvelle révolte. Elle éclate en 132 contre le légat Tineius Rufus. Dans un premier temps, les insurgés chassent les garnisons romaines et libèrent le pays sous la conduite de Siméon ben Koziba, dit Bar Kokhba, «prince d’Israël», que le maître par excellence, Rabbi Akiba, reconnaît comme Messie. Il bat des monnaies, perçoit les impôts, enrôle une armée, nomme des préfets. On a retrouvé une partie de la correspondance administrative de Bar Kokhba ainsi que nombre de manuscrits et vestiges de toute sorte lors de fouilles systématiques conduites depuis 1960 dans diverses grottes, et tout particulièrement celle du Nahal Héber près de la mer Morte. En 135, Jules Sévère lance une offensive romaine victorieuse qui fait disparaître le royaume de Bar Kokhba. Jérusalem est rasée; sur ses ruines est édifiée une cité païenne dédiée à Jupiter Capitolin: Aelia Capitolina. On terminait en 1983 les immenses travaux de fouille et de remise en état de l’artère principale d’Aelia Capitolina, le Cardo, aujourd’hui galerie marchande admirablement restituée sur la jonction du quartier juif et du quartier musulman de la vieille ville.

La Diaspora

Après la disparition politique d’Israël, les centres vitaux du judaïsme se déplacent vers les communautés juives implantées depuis longtemps au-dehors, vers la Diaspora. Ce terme grec désigne, dans l’Antiquité, les groupements juifs du monde gréco-romain. Son importance dépasse les cadres mêmes du judaïsme: dans la Diaspora, en effet, se nouent des contacts fréquents et féconds entre Juifs et Gentils; c’est dans la Diaspora que la mission chrétienne fit ses premiers pas.

Dès l’époque du royaume d’Israël, des Hébreux s’étaient établis hors de leur pays. Une colonie israélite s’était créée en Syrie vers 850 avant J.-C. à la suite du traité conclu entre les rois Ben Hadad de Syrie et Achab d’Israël (I Rois, XX, 34). En 722, la déportation des Israélites et, en 586, celle des Judéens avaient enraciné des communautés juives sur les rives de l’Euphrate, tandis que des fugitifs gagnaient l’Égypte. Ceux-ci sont enrôlés par le pharaon Psammétique II pour défendre les marches méridionales de l’Égypte. Les Juifs constituent une garnison dans l’île d’Éléphantine (zone d’Assouan); des papyrus araméens retrouvés sur place montrent que les soldats juifs et leurs épouses recevaient une solde du pharaon, puis des Perses, qu’ils cultivaient des terres, qu’ils avaient édifié un temple et correspondaient avec l’autorité religieuse de Jérusalem. Ils parlaient une langue voisine de l’hébreu, l’araméen. En Occident, les communautés sont nombreuses dès le second siècle avant J.-C.: elles comprennent soit des esclaves importés à la suite des campagnes de Rome, soit des émigrants chassés par la misère. Les deux guerres des Juifs contre Rome et leur répression accroissent le nombre des esclaves juifs en Italie, en Espagne, en Sardaigne. Ces esclaves sont affranchis ou rachetés par les communautés locales qui se conforment ainsi au précepte religieux du Pidyon Šeb yim («rachat des captifs»).

Entre la République et l’Empire, la Diaspora passe de quelques milliers d’âmes à près de 3 millions. Les principales communautés sont celles de l’Égypte (120 000 à Alexandrie), de la Grèce insulaire et péninsulaire, des Parthes, de Rome (50 000 à la fin de la République). Les Juifs jouissent d’un statut d’égalité; leur religion est «licite», son exercice garanti par des décrets impériaux. Ils ne sont pas astreints au culte impérial et reçoivent leur part des distributions publiques de blé et d’huile (avec un jour de retard si la distribution a lieu un sabbat). À la mort de Jules César, les Juifs de Rome, reconnaissants, veillent plusieurs nuits devant son bûcher (44 av. J.-C.). Des heurts entre Juifs et Gentils se produisent à Alexandrie, ainsi qu’en Cyrénaïque et à Chypre, où des révoltes juives éclatent en 117.

Chaque communauté est dirigée par un conseil d’Anciens (presbuteroi ) qui délègue ses pouvoirs à des archontes et à des fonctionnaires. À Rome, les lieux de culte juifs s’appellent des proseuques ; ceux de Rome même n’ont pas été retrouvés; mais, à Ostie, on a dégagé en 1962 une synagogue (?) du IVe siècle. La synagogue la plus fameuse était celle d’Alexandrie, dite diphloston («double-nef»), si vaste que des signaux optiques étaient nécessaires pour indiquer les temps des répons aux fidèles. La synagogue de Doura-Europos en Syrie (245), avec ses parois intérieures recouvertes de fresques historiées, est un joyau de l’art juif classique. À Rome, dans six catacombes juives, dont deux sont encore visibles sur la via Appia et la via Nomentana, on a découvert 534 inscriptions funéraires en hébreu ou en grec avec le symbole du chandelier à sept branches.

Les juifs de la Diaspora parlent et lisent le grec; ils possèdent une version grecque de la Bible, la Septante. Des contacts culturels entre juifs et païens naquit une abondante littérature juive en grec (dont les œuvres de Philon le Juif, au Ier s.). La Diaspora fait un effort efficace de prosélytisme auprès de la société païenne; affranchis, petites gens, notabilités même rejoignent les communautés juives: ainsi Caecilius de Calaete, rhéteur du siècle d’Auguste, Octavie, fille de Claude, Hélène, reine d’Adiabène des Parthes (dont le sarcophage est au musée du Louvre). Le christianisme est prêché dans les synagogues de la Diaspora, qui se trouvent généralement au bord des cours d’eau. «Le jour de sabbat, raconte Paul, nous nous rendîmes hors de la porte vers une rivière où nous pensions que se trouvait un lieu de prière» (Actes des Apôtres, XVI, 13). Dans la Diaspora, la concurrence dans l’œuvre de conversion des païens est vive entre juifs et chrétiens. Le christianisme l’emporta par suite de l’abandon par les adeptes de Paul des pratiques juives, notamment de la circoncision. La Diaspora devait reprendre en charge les destinées spirituelles du judaïsme après la ruine de l’État. Au terme d’une longue maturation, sa branche la plus vive, celle de Babylone, modela l’observance et la pensée rabbiniques, en développant la Loi orale dont la compilation écrite donnera le Talmud.

La civilisation juive

La civilisation juive trouve sa meilleure expression en terre d’Israël, mais la communauté de la Diaspora, à Rome, en Grèce ou chez les Parthes, en fournit une sorte de microcosme. Toute définition en cette matière est contestable: en effet, non seulement les Juifs ont survécu à l’Antiquité, mais encore leur mode de vie et de pensée est demeuré vivant. La racine de cette culture est la révélation de Dieu faite à tout le peuple au pied du Sinaï. Chaque juif en est le détenteur, et aucun ne peut s’en prévaloir de manière exclusive. À travers les livres bibliques, le Nouveau Testament, les écrits de Flavius Josèphe et l’enseignement oral, le peuple intervient constamment, prend parti, fait et défait les pouvoirs, les remet toujours en question. Ainsi, dans son autobiographie, Flavius Josèphe relate-t-il les multiples assemblées tenues dans les marchés ou les synagogues pour décider de la conduite de la guerre. Populaire, frondeuse, démocratique, la société juive est aussi passionnément légaliste, et c’est dans l’école, auprès du rabbi, à propos d’un précepte religieux, que la discussion est la plus vive. Aussi la pensée est-elle multiforme et les tendances théologiques très diverses, en dépit de l’unicité absolue de Dieu et de sa loi, la Tora. Enfin, la civilisation juive est historique. Les fêtes annuelles, qui drainent vers Jérusalem les familles des villages judéens ou galiléens comme des lointaines communautés de la Diaspora, commémorent l’histoire vécue: les péripéties de la Sortie d’Égypte avec la Pâque, la Révélation du Sinaï avec la Pentecôte, la traversée du désert avec la Fête des Tabernacles. Plus récentes, des demi-fêtes évoquent l’expérience de l’exil perse (fête des P r 稜m ) et celle de l’insurrection contre l’oppression hellénistique ( ネ nukk h ). L’année religieuse s’ouvre avec R 拏š ha S n h , regard sur la Création du Monde par Dieu et sur l’avènement messianique, promesse d’unité faite au genre humain. Ces célébrations et prises de conscience nationales et universelles sont le propre, ici, non d’une caste de philosophes ou d’ermites, mais d’un peuple tout entier: elles impliquent le sentiment que le monde créé par Dieu reste inachevé. Son achèvement, auquel l’homme prend part, c’est la venue du Messie.

Les questions litigieuses touchant les Hébreux sont légion. Des attitudes théologiques ou politiques, avouées ou non, en faussent au départ l’examen. Longtemps les historiens d’obédience chrétienne – des marxistes prennent leur relais – ont rejeté dans l’irréel, en totalité ou partiellement, l’histoire des Hébreux. Ainsi la période romaine est-elle considérée comme la «fin du judaïsme» et traitée comme telle. Ainsi les deux millénaires d’existence nationale d’Israël sur sa terre sont-ils qualifiés de pure légende, la langue parlée et écrite, l’hébreu, serait une «langue bourgeoise jadis au service du seul clergé». Si les résultats de la recherche archéologique enlèvent tout sérieux à ces conceptions, d’autres questions historiques demeurent sans solution.

C’est d’abord la chronologie qui fait problème. Pratiquement, elle est fixée avec une certaine exactitude à partir de 1000 avant J.-C. (on dispose, en effet, pour cela, de concordances assyriennes et égyptiennes), c’est-à-dire sous Salomon. Or, selon le Ier Livre des Rois (VI, 1), Salomon aurait édifié le Temple en l’an 480 après la Sortie d’Égypte, qui correspond à 970. La Sortie d’Égypte aurait eu lieu en 1450, date qui ne concorde ni avec le calcul des années depuis la Création, selon la Genèse (1312), ni surtout avec les résultats des fouilles en Canaan (conquête de Josué au début du XIIIe s.). En 1450, aucun pharaon du nom de Ramsès n’avait régné sur l’Égypte; or une des villes construites par les Hébreux asservis s’appelait ainsi (Exode, VIII, 11). On estime que les chronologies bibliques, comme les autres chronologies antiques, ne visaient pas une reconstitution mathématique du temps, mais son interprétation.

Un deuxième problème se pose avec la composition du Pentateuque. Alors que la tradition juive attribue celui-ci à Moïse, la «critique supérieure», depuis Julius Wellhausen (1878), y distingue plusieurs documents d’époques différentes, dus à des rédacteurs successifs, élohiste, yahviste, sacerdotal, deutéronomiste; l’ensemble aurait été remanié au retour de l’Exil.

En troisième lieu, on peut s’interroger sur l’invention de l’écriture alphabétique. Elle est due, estime-t-on, aux Sémites de l’Ouest, Phéniciens ou Hébreux. Faut-il rattacher l’écriture hébraïque originelle aux inscriptions protosinaïtiques de Ser b 稜t el-Kh dim du Sinaï?

Les autres questions seraient les suivantes: quelle évolution connurent les Hébreux entre la mission de Néhémie en 515 et la conquête d’Alexandre le Grand en 352, l’histoire ne disposant comme documents que de quelques monnaies? La Grande Synagogue fut-elle une session unique ou une assemblée constituante réunie à plusieurs reprises? À quels événements font allusion les manuscrits de la mer Morte et quelles personnalités sont désignées par les appellations de Prêtre Impie et de Maître de Justice? Que contenaient les multiples ouvrages perdus cités par la Bible: le Livre du Juste , le Livre des guerres de l’Éternel , le Livre des actes de Salomon ? Enfin, la période des Rois fut-elle vraiment le triomphe du polythéisme cananéen en Israël et en Juda? Mais cette question renvoie à une interprétation critique de l’histoire des Hébreux et aux interrogations mêmes qui caractérisent ce peuple dès l’origine.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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